Télétravail confiné : témoignage d’un enseignant.

(actualisé le )

Déjà quatre semaines de cours à distance. Déjà quatre semaines à se débattre entre sa vie familiale et sa vie professionnelle. Lutter contre l’épuisement psychologique, les angoisses pour soi-même ou pour ses proches, le manque de consignes claires, le manque de visibilité sur la poursuite ou non de l’année scolaire au sein des établissements, le maintien ou non des examens, la poursuite des évaluations, l’acquisition ou non de nouvelles notions pour nos élèves.

Nous étions pourtant prêts d’après notre ministre. Cela devait être vrai, mais pour qui ? Peut-être cela vient-il de nous ? Sommes-nous défaillants ? Peut-être, mais le manque d’humilité, l’arrogance, la méthode Coué ou la propagande, appelez cela comme vous voudrez, ne sont pas une preuve de bonne préparation. Nous aurions préféré un « Nous allons tous faire de notre mieux malgré les difficultés innombrables qui se posent à nous ». Il aurait été plus facile d’adhérer à un message sans doute plus proche de la réalité. En effet, comment croire que l’ensemble des enseignants, qui utilisent d’ailleurs leurs ordinateurs personnels, étaient suffisamment formés au télétravail, aux classes virtuelles ? Comment penser que les différents réseaux et outils informatiques étaient dimensionnés pour supporter la charge inédite liée à cette crise sanitaire.

Télétravail confiné : témoignage d’un enseignant.
Version téléchargeable et imprimable

Malgré cela, nous nous sommes tous mobilisés. Chacun à son niveau a fait du mieux qu’il pouvait pour faire de cette « continuité pédagogique » une réalité pour le plus grand nombre, mais cette crise n’a fait qu’exacerber les difficultés auxquelles est déjà confrontée l’école.

A partir du lundi 16 mars, j’ai commencé comme tous les enseignants à travailler à distance. Le premier écueil majeur a été le manque de directives claires de notre hiérarchie. Autour de moi, chacun a donc mis en place sa propre vision de ce que devait être l’école à distance. Devait-on suivre l’emploi du temps ? Devait-on aborder de nouvelles notions ? Quels ENT utiliser ? Les évaluations sommatives devaient-elles se poursuivre ? Devait-on proposer des classes virtuelles et à quelle fréquence ? Sans réponse institutionnelle rapide, cette première phase a sans doute été plus proche de l’anarchie bienveillante qu’autre chose. A cela se sont rajoutés les bugs inévitables des systèmes informatiques, la chasse aux identifiants, la perte des mots de passe, qui ont semé la panique dans de nombreuses familles. Se rajoutait également le fait que nous devions, avec ma compagne, garder nos propres enfants scolarisés et trouver un équilibre entre le temps et l’énergie à accorder à chacun.

Après cette première phase chaotique, qui a pour moi duré entre une semaine et dix jours, j’ai plus ou moins réussi à trouver un équilibre, un mode de fonctionnement qui me préservait suffisamment pour tenir sur le long terme, conscient que le confinement allait durer. Les classes virtuelles m’ont permis de garder un lien avec de nombreux élèves et d’expliquer des consignes écrites parfois mal comprises. Les corps d’inspection ont envoyé des consignes permettant sans doute de fixer un cadre et des attentes ouvrant la voie vers un fonctionnement plus harmonisé.

Trois semaines après le début du confinement, j’ai ressenti une grande lassitude et un certain découragement, mes élèves également. Les vacances furent particulièrement bienvenues. J’enseigne dans un collège REP et naturellement les problèmes y sont plus présents qu’ailleurs. Comment croire que les familles disposent toutes de moyens informatiques, d’une bonne connexion et surtout des capacités ou du temps nécessaire pour aider leurs enfants dans la poursuite ou le maintien de leurs apprentissages ? S’il est vrai qu’un faible pourcentage d’élèves est totalement déconnecté de l’école, je pense néanmoins que la moitié de mes élèves, toutes classes confondues, est encore dans une dynamique suffisante pour éviter une rupture, une discontinuité après les vacances de printemps.

Et maintenant ? Nous sommes tous prêts à retourner dans nos établissements mais certainement pas dans n’importe quelles conditions. La sécurité des agents et de leurs proches, de nos élèves et de leurs familles n’est pas une option. Personnellement, j’ai besoin de garanties solides avant d’envisager de retourner dans mon collège. A ce jour, je ne compte pas prendre le risque de participer à la propagation d’une deuxième vague meurtrière du Covid-19 sous prétexte de la « continuité pédagogique » alors qu’il ne semble s’agir, pour l’instant, que de l’organisation d’un vaste service de garderie. Je préférerai poursuivre et améliorer mon travail à distance en ayant de nouvelles consignes fixant de nouveaux objectifs. La reprise prématurée des cours en présentiel, outre qu’elle présente un risque sanitaire majeur aux yeux de nombreux médecins, ne résoudra pas les inégalités déjà trop présentes dans notre système éducatif et plus largement dans notre société.