Remplacement des enseignants : si le système prend l’eau « C’est la faute à Rousseau ».

(actualisé le )

Tandis que notre ministre de tutelle persiste à déclarer que le virus ne s’attrape pas à l’Ecole, allant jusqu’à prétendre que les élèves se contaminent en famille mais pas dans leur classe, les chiffres parlent d’eux-mêmes : depuis début mars, le taux de contamination explose avec près de 3000 élèves et environ 400 enseignants contaminés par 24 heures. On peut aussi parler d’une augmentation d’environ 50% par semaine du nombre de cas.

Remplacement des enseignants : si le système prend l’eau « C’est la faute à Rousseau ».
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Tandis que le recteur de l’Académie de Lyon s’inquiète de la hausse des cas positifs dans les établissements de la région et du vivier des remplaçants qui s’amenuise, le DGRH du ministère assène qu’ « il n’y a pas de difficulté globale de remplacement des enseignants pendant la crise sanitaire »

La stratégie est la même : mettre en cause pour ne pas avoir à admettre les conditions de travail déplorables des personnels et des élèves durant cette crise sanitaire. Il est plus facile d’accuser les contaminés d’être responsables de leur contamination.

Personne ne peut croire à la fable disant que si les enseignants sont testés positifs ce n’est pas parce qu’ils exercent face à des classes entières, dans des locaux qui ne sont pas adaptés : salles exigües, aération pas toujours possible, entrées et sorties impossibles à réguler, salle de cantine trop petites, aucune directive pour les conditions d’accueil au CDI etc. La mise en place stricte des protocoles sanitaires est souvent impossible (combien de versions successives depuis le début de la pandémie ?). Notre ministre le sait bien, puisque les textes notent systématiquement « dans la mesure du possible ».

Personne ne peut croire à la fable du recteur de l’Académie de Lyon affirmant que c’est parce que les professeurs ont déjeuné ensemble à la cantine ou parce qu’ils ont organisé des réunions de travail sans masque qu’ils ont été contaminés. Lors des repas, le nombre d’enseignants ne dépassera jamais le nombre d’élèves par classe, serrés les uns contre les autres. Mais l’on comprend bien la stratégie d’un recteur qui préfère mettre en cause les enseignants et leurs réunions de travail plutôt que d’avoir à défendre la baisse scandaleuse des moyens des dotations globales horaires (DGH) des établissements. Il est tellement plus facile de prétendre que « C’est la faute à Rousseau » en détournant l’attention vers des réunions d’enseignants prétendument « dangereuses ».

Le SA-EN dénonce avec force cette accusation : les enseignants sont des personnels responsables qui depuis le début de la crise sanitaire n’ont à aucun moment failli à leurs missions. Ils ont assuré avec professionnalisme et détermination leurs charges d’enseignement que ce soit en présentiel ou à distance, et ce malgré leurs déplorables conditions d’exercice, au risque souvent de leur santé.

Une situation structurelle déjà préoccupante

« L’absurdie » [1] règne en maître : pendant que les effectifs d’élèves augmentent, les moyens diminuent. Les DGH sont réduites comme peaux de chagrin, du fait de la suppression de 1800 postes d’enseignants dans le secondaire.

Preuve que la crise sanitaire ne fait qu’accentuer une situation antérieure déjà fort préoccupante. Car les conséquences structurelles de cette politique de baisse des moyens sont désastreuses et conduisent à fragiliser encore plus les conditions de travail des enseignants en les obligeant à accepter deux heures supplémentaires ce qui revient à augmenter les heures de travail et parfois à supporter des compléments de service dans deux ou trois établissements différents.

Pourtant, dans le même temps, les besoins sont là avec un recours accru au recrutement des contractuels et des AED formés à la va vite qui ne leur permettent pas de pallier les problèmes de gestion de classes difficiles, de prendre en compte les exigences de l’école inclusive, et ce d’autant moins qu’ils sont les premiers à se retrouver dans des situations de compléments de services.

Le SA-EN s’oppose à cette stratégie du service public à un moment, où, sans parler de la crise sanitaire, enseigner devient de plus plus un exercice d’équilibriste.

Une situation conjoncturelle qui amplifie les difficultés systémiques du quotidien

Depuis septembre 2020 les chiffres de remplacement sont en rouge et les situations critiques sont de plus en plus nombreuses. Car, à la stratégie de casse décrite plus haut s’ajoute la crise sanitaire qui en ce sens, est un révélateur impitoyable des dysfonctionnements structurels générés par les décisions contestables prises par le ministère dans la mesure où elle met en lumière selon une courbe exponentielle les inconvénients déjà existants. 8 à 9% de l’ensemble des personnels dont beaucoup d’enseignants se sont déclarés vulnérables. Ils viennent néanmoins travailler en présentiel munis de masques FFP2, souvent achetés à leur frais. L’expérience du premier confinement a eu l’avantage de faire apparaître les difficultés de l’enseignement à distance. Même si beaucoup d’enseignants ont fait preuve d’une inventivité et d’un engagement qu’il convient de saluer, une partie d’entre eux ont, malgré les dangers, préféré prendre le risque du présentiel.

Le nombre de contaminés est en forte augmentation depuis le début du mois de mars alors que les alertes sur le non-remplacement des enseignants sont nombreuses depuis le mois de septembre. Que cache une telle inertie ? Le ministère se serait-il engagé dans la voie pernicieuse d’une politique de casse, à tel point que, pour tenter d’atténuer tant soit peu celle-ci, même des responsables au niveau académique sont amenés à prendre, par exemple dans le premier degré, des décisions d’annulation des classes dédoublées afin de récupérer les enseignants sur les classes « orphelines », allant ainsi à l’encontre des instructions du niveau national. Et sur le terrain, le ministère compte sur un « bricolage » de la part des personnels attachés à faire réussir leurs élèves malgré des conditions d’exercice du métier très dégradées. Combien à l’école primaire de directeurs et directrices acceptent d’abandonner tout ou partie de leur décharge pour remplacer les collègues malades ? Et les enseignants ne sont pas les seuls à faire les frais d’une telle politique ministérielle. Les personnels administratifs la subissent aussi : combien d’adjoints-gestionnaires ne sont pas remplacés lors d’arrêts de maladie de plusieurs semaines ? Combien de chefs d’établissements et d’adjoints doivent assumer seuls la charge de la gestion d’un collège ou d’un lycée ? Combien d’entre eux et de CPE doivent jongler avec un système D à bout de souffle ? A cela se mesure la distorsion entre les belles paroles ministérielles et la réalité du terrain.

La seule solution envisagée par le ministère et le DGRH est le recrutement des contractuels pour le premier degré et, pour le secondaire, des AED à qui, pour pallier les manques, on confie des tâches qui n’entrent pas dans leurs attributions, tout en s’enorgueillissant par ailleurs du fait « que tous les moyens ouverts n’ont pas été consommés ». Ce refus de prendre en compte la réalité du terrain et d’assumer sa propre responsabilité vis à vis de la situation catastrophique fait partie de la même stratégie. Celle du manque de considération cachée derrière des chiffres qui sont censés tout expliquer dans une auto-satisfaction tout à fait déplacée.

Le SA-EN s’inquiète de l’évolution de la situation dans les prochains jours et semaines, alors que les décisions annoncées sont trop timides et trop tardives notamment pour les seize départements confinés parce que considérés comme étant en situation grave. Outre l’augmentation des cas de Covid-19, vont se rajouter des absences pour épuisement professionnel de la part d’un nombre de plus en plus important de personnels.

Le SA-EN demande de toute urgence un moratoire sur la fermeture des postes d’enseignants pendant 3 ans.