Mais où est donc passé l’enseignant ?

(actualisé le )

Sous prétexte d’enrichir la langue, l’inflation sémantique l’appauvrit. Que comprendre des notions telles que « Nation apprenante », « vacances apprenantes » « société apprenante [1] » voire même « colonies apprenantes » que nous lisons ou entendons de plus en plus alors que le substantif « apprenant » désigne le sujet engagé dans une démarche d’apprentissage : qui apprend quoi et surtout qui enseigne ?

Mais où est donc passé l’enseignant ?
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Or, les expressions citées induisent l’idée que la structure est, du fait de sa seule existence et par une sorte de génération spontanée, source d’apprentissages. Veut-on signifier par là que toutes celles et tous ceux qui font partie du groupe sont des co-apprenants d’un enseignement mutuel spontané ? L’enseignant disparaîtrait alors à force d’être dilué en chacun, dépossédé de ses compétences pédagogiques. Ce serait faire éclater le triangle didactique « Enseignant / Savoir / Élève », qui fonde pourtant, quelle que soit la forme de sa mise en œuvre, avec une diversité de situations d’apprentissages bien établie, l’essentiel de la relation pédagogique et de l’acquisition du savoir par un apprenant.

Derrière ces concepts qui, sous leur vernis sémantique moderniste, ne sont pas anodins, certains prétendent dessiner l’École de demain où toute une population serait entraînée dans une démarche d’apprentissage depuis l’école élémentaire jusqu’à la formation continue, grand super marché de la connaissance où il suffirait de consommer le savoir du moment, quand et comme on a envie.

Or, que dit-on par exemple lorsque l’on parle de « vacances apprenantes » ? Un mot est comme une barque :
il coule à force de le charger de significations plus lourdes les unes que les autres.

Certes, il existe des apprentissages informels, mais il est incontestable qu’un enseignement structuré, s’appuyant sur des dispositifs construits d’enseignement reste la base de l’efficacité pédagogique. D’autant que l’on ne saurait faire l’économie de la dimension humaine de l’apprentissage. On ne peut donc se contenter de rassembler en un même lieu (une « colonie » par exemple), des enfants et des adultes en imaginant que par le seul effet magique de ce rassemblement, des apprentissages se feront.

Ne nous y trompons pas, nous sommes là à l’opposé des méthodes actives pour qui l’élève doit être acteur de ses apprentissages. Acteur de ses apprentissages, oui, il doit l’être, mais il le sera d’autant mieux que l’on aura construit pour lui des dispositifs pédagogiques lui permettant de déployer une activité qui s’appuiera sur des cadres solides et clairs et non sur un laisser-faire qui le livrerait à lui-même sans cap, sans boussole et sans repères. On est loin ici de l’idée qu’il suffit seulement d’être ensemble pour apprendre.

Il n’est donc pas souhaitable qu’au sein de l’Éducation nationale, on soit tenté d’effacer l’un des sommets du triangle didactique (l’enseignant en l’occurrence). Ce à quoi aspirent pourtant toutes ces tentatives qui visent à mettre en place ces « vacances apprenantes » dans lesquelles de « gentils animateurs » proposeraient un occupationnel qui n’aurait rien à voir avec un véritable enseignement.