Continuité pédagogique : les enseignants en première ligne

(actualisé le )

La France et le monde traversent une crise sanitaire sans précédent qui bouscule bien des certitudes dans de nombreux domaines, dont celui de l’enseignement. La fermeture des établissements scolaires oblige les enseignants à organiser leurs cours à distance afin d’assurer une continuité pédagogique pour leurs élèves. Dans ce contexte, les annonces institutionnelles présentent l’enseignement à distance comme une panacée, facile à mettre en place et efficace pour l’apprentissage. Rien n’est moins sûr, et ceci pour plusieurs raisons.

Continuité pédagogique : les enseignants en première ligne
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Tout d’abord cette situation nouvelle transforme, de fait, le métier d’enseignant à qui il est demandé d’étendre ses compétences de pédagogue à celles de techno-concepteur de séances pédagogiques en ligne. Ce qui revient à devoir acquérir du jour au lendemain des compétences informatiques d’autant plus spécifiques qu’enseigner en présentiel devant un groupe classe n’est pas du même ordre, pédagogiquement parlant, qu’enseigner à des élèves installés chacun face à un écran. La mise en ligne d’un cours ne consiste pas simplement à transférer un contenu tel quel vers un format numérique. Il demande à être reformulé et reconstruit [1]. D’autant que chaque outil exige une appropriation importante de la part de chacun. Ceci ne s’improvise pas et implique un investissement chronophage de la part des professeurs, afin de répondre aux exigences institutionnelles de la continuité pédagogique. Malgré ces difficultés, les enseignants s’y sont très fortement engagés ne comptant pas leur temps passé devant leur écran et même si l’institution mentionne cet investissement dans une dépêche AFP du 18 mars 2020 [2]. , nous pouvons nous demander si notre ministre se rend bien compte de la réalité de ce qui est vécu par les enseignants et les informaticiens lorsqu’il parle de décaler le calendrier scolaire.

Outre cela, d’autres questions se font jour, qu’il ne s’agit pas de minimiser, notamment :

Comment prendre en compte l’hétérogénéité et les inégalités des conditions d’apprentissage entre les élèves ?

Certes, cette hétérogénéité et ces inégalités existent aussi entre les murs de la classe. L’observatoire des inégalités [3], ainsi que le classement Pisa de 2018 où la France est classée 23e sur 79 pays,établissent la corrélation entre l’origine sociale et les résultats des élèves, et donc, déjà, la constatation d’inégalités entre les élèves. Celles-ci ne risquent-t-elles pas de s’accentuer dans le contexte actuel pour les raisons suivantes ?

Les mesures mises en œuvre posent pour acquis que tous les élèves sont équipés dans leur famille de matériel informatique et d’une connexion Internet suffisante, et qu’ils ont des compétences dans ce domaine. Même si certains collégiens et lycéen sont reçu une tablette fournie par les collectivités territoriales, toutes les familles n’ont pas la possibilité,pour des raisons financières, de disposer de la dite connexion Internet. Nous pouvons faire la même remarque pour les étudiants post-bac.

De plus, les parents non francophones ne peuvent aider leurs enfants qui se trouvent dans des situations difficiles, sans la ressource d’effectuer ensuite des rattrapages en classe avec le maître. Et que dire des parents, enseignants compris, qui travaillent à la maison et qui vont devoir gérer à la fois leur activité professionnelle et l’aide aux devoirs de leurs enfants, plaçant ceux-ci dans des situations d’apprentissage hautement inconfortables. L’enseignement à distance demande aux élèves une grande capacité d’autonomie face au travail personnel, or tous ne sont pas en situation d’égalité en ce domaine et il est plus difficile pour les enseignants de remédier au problème en ligne qu’en présentiel où le groupe des pairs peut jouer un rôle positif.

Par rapport à cette situation, Serge Tisseron suggère qu’un minimum de rigueur doit être de mise et conseille aux parents d’organiser le temps passé devant les écrans d’autant que l’attractivité de ceux-ci à des fins de loisir est forte chez les enfants et les adolescents.

Les bilans après ces deux premiers jours montrent qu’un faible pourcentage de parents et d’enfants sont en communication avec les enseignants. Or,il est indispensable,pour assurer la continuité pédagogique, que l’enseignement en ligne se fasse en synchronie, afin de garder le rythme scolaire et d’éviter le décrochage des élèves. D’où le risque, si la situation dure trop longtemps de tomber plus bas encore dans le classement Pisa.

Autre difficulté, certains ENT, malgré le fort investissement des services compétents sont inaccessibles en raison du grand nombre de connexions en simultané.

Enseignement à distance, enseignement de l’avenir ?

Face à cette opportunité,il ne faut pas non plus minimiser la tentation du secteur marchand d’accentuer sa pression pour saisir l’occasion de s’emparer d’un marché qui s’avèrerait très lucratif. De l’avènement de l’enseignement à distance à la disparition de l’enseignant la tentation est grande. Depuis 1980 les établissements scolaires sont devenus la cible de marché de consommation des équipements, applications et logiciels informatiques, rendant les politiques éducatives souvent dépendantes de ces aspects économiques . Or, diversité des outils ne veut pas dire diversité pédagogique. Techniquement, ces outils informatiques permettent l’enseignement à distance et la pression économique est très forte pour en faire un modèle de formation. Les coûts générés par la masse salariale des enseignants sont souvent avancés dans une perspective de réduction du poids financier de la formation. Or, si l’on se préoccupe de l’économie globale, c’est-à-dire l’évaluation totale des impacts en tenant en compte de la valeur ajoutée des enseignements et non pas du seul aspect comptable, il apparaît que l’évaluation coût / bénéfice se renverse au profit de l’enseignement en présentiel.

De nombreux organismes privés saisissent l’opportunité de cette crise pour proposer des vidéos ou des podcasts dits pédagogiques pensant que leur seule mise à disposition est suffisante. Or, les contenus, si intéressants soient-ils, ne constituent qu’une partie de l’enseignement, l’autre volet étant l’élaboration des stratégies permettant à l’apprenant de faire siens les contenus proposés. C’est tout l’enjeu de la transposition didactique .

D’autant que s’y ajoute la valeur humaine d’une relation pédagogique incarnée entre un professeur et ses élèves, valeur humaine qu’aucun écran ne pourra remplacer. Et si cette crise a persuadé chacun qu’enseigner ne s’improvise pas, qu’il s’agit d’un métier pour lequel il faut être formé, alors, elle aura au moins eu cette conséquence salutaire.